We Will Punk You! | À la rencontre des musiciens du métro : portraits d’artistes.
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À la rencontre des musiciens du métro : portraits d’artistes.

       

           Si vous êtes un habitué des transports en commun parisiens, et particulièrement de ses charmantes lignes de métro, nul doute que vous soyez également familier avec les musiciens qui y habitent ses couloirs et ses rames. Nous sommes allé à la rencontre de trois d’entre eux et vous dressons aujourd’hui le portrait de ces musiciens si particuliers, qu’on croise en général par hasard et à qui, malheureusement, nous ne prêtons qu’une attention éphémère.

Ce projet, mené par cinq étudiants en Solidarités, est né d’une envie d’aller à la rencontre de l’autre. Nous nous sommes interrogé sur les parcours de chacun, sur les raisons qui les ont mené à jouer dans le métro et sur leur relation avec la musique. We Will Punk You! vous propose aujourd’hui un article un peu spécial, alliant étude sociale et passion, dans lequel nous allons tenter de retracer avec fidélité les motivations de chacun. Que ce soit par nécessité ou par volonté, un moyen ou un but, par succession de hasards ou par choix, Khady, Tom, et Evgenio s’y sont retrouvé avec un seul point commun : l’amour du bruit.

Pour avoir le droit de jouer dans le métro, il faut passer une audition. Deux fois par an et ce depuis 20 ans, le jury de la RATP organise des sélections pour choisir les 300 musiciens qui auront la chance d’exercer leur art légalement dans le métro parisien pendant 6 mois. Obtenir le fameux badge, c’est le seul moyen de ne pas risquer de se faire virer. On considère qu’environ 4,1 millions de passagers transitent dans le métro parisien chaque jour ; c’est donc en quelque sorte la plus grande scène parisienne ! Le label est ainsi accordé à une grande diversité de musiciens ; selon différents styles et cultures, et en fonction de leur talent et de leurs motivations.

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C’est en nous laissant guider par nos pas, un lundi soir après une tranquille journée de travail que nous avons d’abord croisé la route d’Evgeniou et de Tom, à Bastille, à l’espace RATP réservé aux musiciens du métro. Duo étonnant puisque le premier joue d’un drôle d’instrument – un balai rafistolé avec des micros de guitare – tandis que l’autre jam par dessus sa mélodie. Admiratifs, nous sommes restés à les observer une bonne vingtaine de minutes avant de profiter de leur première pause pour les aborder. Tom, 21 ans, nous explique qu’ils font simplement une pause de 5 minutes avant de reprendre à jouer. Evgeniou lui, originaire de Finlande, a 60 ans – bien que Tom affirme qu’il en a 65. Il s’exprime avec un accent très attachant : « Mais non, parce que j’attends la retraite, c’est 65 ans, c’est à cause de ça ! Et mon numéro préféré, c’est 64, pourquoi ? Les Beatles ! “Will you still need me (when I’m 64) ?” ». À les voir échanger comme ça, il nous semble que les deux musiciens se connaissent depuis toujours et qu’ils se taquinent comme des frères. Pourtant, lors de notre seconde rencontre avec les deux copains, Tom nous explique : « J’ai rencontré Evgenio alors qu’il jouait dans le métro il y a dix jours, et moi je n’ai pas ma carte du métro donc il m’a invité avec lui et depuis on s’est plus lâché, on joue presque tous les jours, soit à Bastille, soit à Montparnasse. »

Pour ces musiciens là, jouer dans le métro ce n’est pas pour mendier et gagner de l’argent, comme on aurait tendance à le penser. Evgenio touche le RSA et la CAF, il est naturalisé français depuis 30 ans ; pour lui, la musique dans le métro, c’est juste un passe temps. « On gagne pas trop d’argent… c’est pour le réseau, ici on discute, on parle, si je reste à la maison je m’endors devant la télé comme ça [il mime une position amorphe avant d’éclater de rire]. Dans le métro, il y a toujours des contacts, avec les gens, la population, et je préfère ça. En plus, chez moi c’est impossible de faire de la musique parce qu’il y a les voisins. Dans le métro c’est plus facile. C’est deux avantages : réseau – euh trois avantages : réseau, répétition, et aussi un peu de sous. » Tom, lui, a des petits boulots à côté et fait des concerts dans des bars de temps en temps. Il joue avec son groupe de funk Lightel et ça lui rapporte un peu de sous. Mais la musique, c’est sa vocation, sa passion, c’est toute sa vie. « Je suis en train de créer un projet qui s’appelle Home. C’est un projet de variété française qui allie funk, blues, soul avec des paroles en français et une touche d’électro. Mon inspiration pour ce projet c’est donc le métro, les trains et leurs vibrations. Je suis descendu dans le métro parce que j’écris beaucoup dans le métro. Dès que je m’ennuie j’écris et je m’ennuie beaucoup dans le métro. J’adore observer les gens quand je suis dans les rames et en fait ça m’inspire des textes et d’autres choses. » En ce moment, il ne fait rien. « Je suis absolument libre comme un oiseau et je vis l’instant présent à fond, je fais plein de rencontres et j’adore ma vie. Je suis en train de détruire mon égo en ce moment. On en a besoin, mais là je suis en train de l’exterminer et de faire la paix avec lui en lui disant « Ok mec t’es p’tet doué mais va jouer dans le métro et tu vas voir ce qui va se passer ». Et je trouve ça exceptionnel parce que justement c’est comme un spectacle. C’est-à-dire que tu joues mais que tu as un spectacle devant toi. Tu vois tous ces gens pressés qui ont tous un style différent, tous une vie différente, tous un regard différent, qui sont issus de classes sociales différentes. En fait c’est excellent parce que juste dans une démarche, dans un regard, tu peux savoir ce que la personne va penser de ce que tu fais et comment elle est au niveau personnel. Ça fait un peu psychologie de comptoir ce que je dis mais c’est vraiment cool, ça t’apprend vraiment quelque chose. Après les gens qui s’arrêtent, c’est rare mais il y a des moments exceptionnels, des enfants qui s’arrêtent et qui se mettent à danser. La dernière fois il y a un homme handicapé qui s’est arrêté et qui a dansé pendant 45 minutes avec nous, avec tant de lâcher prise que c’était incroyable. En fait c’est des moments à choper, c’est vraiment des moments. »

Et puis, pour Khady, 43 ans et chanteuse accréditée par la RATP, c’est pour vaincre le trac. « Je répète dans le métro parce que ça m’aide à travailler le trac, tu vois, chanter devant les gens ça prépare pour si un jour j’ai l’occasion de faire un concert. Maintenant, j’ai plus le trac en fait ! J’ai l’habitude, ça fait deux ans que je fais ça, mais avec mon groupe là, on va commencer à faire des concerts au mois de mai, je sais pas si j’aurai le trac ou pas ! » Elle rigole et continue : « Mais oui voilà c’est pour chanter devant des gens et pas juste attendre une opportunité… faut être prêt tout le temps quoi ! Ça me rapporte aussi un peu d’argent! Peut-être 60 euros par jour, genre je chante 2 heures et puis voilà, mais c’est pas ça l’important. » Khady a appris la guitare seule, puis s’est perfectionnée aux côtés de son copain, musicien lui aussi. Une guitare dans le métro, nous dit-elle, ça donne de la crédibilité ! C’est bien mieux que chanter sur une piste enregistrée. Ses deux guitares, ce sont ses biens les plus précieux ; elle ne les prête à personne. Khady s’est démenée pour réaliser son rêve de pouvoir chanter devant un public, pour suivre sa passion et espérer – un jour – écrire et enregistrer son premier album.

S’il y a bien une chose sur laquelle ils s’accordent, c’est sur leur public. Jouer dans le métro a changé leur manière de le voir. Maintenant, c’est différent comme endroit ; un lieu d’observation amusant, intriguant, inspirant. C’est un petit monde et les musiciens du métro apprennent à se connaître en s’échangeant les places et les horaires de passage. Evgeniou se lance dans une tirade sur les bons et les mauvais clients. « Déjà, il faut aller aux bonnes places, mais les bonnes places, c’est bloqué par les orchestres symphoniques – c’est bien, j’adore – des professionnels qui jouent du violon etc. Bref. Meilleur jour ? Vendredi, et dim- et samedi ! Parce que tout le monde est parti, est sorti acheter quelque chose au magasin, et il va donner un peu de sous. Plus de monde, beaucoup de passage, qui vont écouter, faire des photos… Vous voyez de mauvais clients qui ne paient jamais – jamais, jamais, jamais. Première chose, qui paie bien ? Français, américains. Russes – s’ils paient ils ne donnent que des billets – Finlandais jamais vu, après euh… Chilien c’est pas mal, Amérique du Sud c’est pas mal, Canada jamais vu, Italien c’est bon, suisse, allemand jamais vu, et mauvais c’est qui ? Ceux qui écoutent, qui font des photos, sans jamais payer, même un centime c’est qui ? Japonais et chinois, jamais. Ils font des photos sessions, jamais ils ne donnent [Il rit]. C’est pas grave, pas d’argent, mais c’est intéressant de voir les populations, quelle mentalité. Par exemple américains, russes, italiens, toutes les races blanches, très bon. Ah encore c’est bien, les pays africains, les musiciens avec les cheveux comme ça, comment ça s’appelle ? Rasta man ! Bien aussi ! Ah ! Les arabes, ils paient mais sans proper [vraie] monnaie. C’est-à-dire je sais pas quelle monnaie d’Arabie Saoudite, mais pas d’euro. Mais ils donnent. Je dis « mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec ça ? » C’est-à-dire, chinois fermés, japonais fermés, coréens fermés… Ils préfèrent faire les photos pour Facebook, mais jamais, pas de client. Les clients c’est toutes les races blanches. Et encore quelque chose de très intéressant… Vieux mamy ! Vieux mamy ! Elles donnent ! Comme ça ! [Il mime une danse, genre twist] Je pense qu’elles vont partir, mais non ! [ll danse]. C’est vraiment bizarre ! Je leur dis « mamy pas payer, écoutez juste », elles disent « non, non, non, je vous donne parce que vous travaillez » [Il rit] ». Khady, elle, nous parle aussi des horaires à éviter. « J’ai appris quelque chose, les heures de pointe faut pas les faire ! Les gens sont pressés, ils ont pas le temps de sortir leur portefeuille ou de t’écouter! À 8h ou 18h, c’est pas la peine du tout. Les gens sont pressés, c’est tout. » Pour Tom, c’est plus simple : « Y’a peut-être des plages horaires pour les musiciens accrédités mais après y a pas beaucoup de règles, tu te places là où ça dérange pas. »

Alors au final, la musique et le métro, c’est plutôt ça ; des rencontres, l’opportunité de gagner un peu d’argent, et de bonnes expériences, dont ils ne ressortent finalement que du positif. Les galères dans le métro, nos artistes n’en ont pas vraiment connu. Au pire, ils le prennent à la rigolade, comme lorsqu’un SDF a essayé de voler les recettes du jour de Khady. Tom voit plutôt l’expérience comme un défi ; « En fait, les scènes les plus dures à dompter c’est les non-scènes, les couloirs, les halls de gare, les trucs comme ça. » nous explique-t-il. « Les trucs où les gens ne viennent pas te voir toi. C’est même encore plus dur qu’un bar, et déjà un bar c’est compliqué parce que les gens t’écoutent pas forcement, t’es plutôt un musicien de fond. Et là, dans le métro t’es un musicien de l’instant mais c’est aussi ça qui forge. Et puis comme dis Evgenio c’est antidépresseur parce que tu vois tellement de gens qui ont la tête baissée, les yeux dans le vide… Tous ces gens qui font du nine to five, ils sont pas sereins quoi ! Tu vois qu’ils osent même pas te regarder alors que toi, tu as que de la bienveillance. Ils sont limite contre les bienfaits de la musique ! »

Ces rencontres ont été très riches et nous ont permises de redécouvrir le monde de la musique dans le métro. Depuis nos derniers échanges, Tom s’est fait cramer parce qu’il n’avait pas de carte, mais il veut participer aux prochaines sélections RATP et continuer à jouer avec Evgenio car ils ont de beaux projets ; « En fait les gens pensent qu’Evgenio c’est un imposteur, que son instrument ne marche pas, ils nous regardent de haut, avec dédain. Le métro ça nous apporte pas grand-chose mais on est en train de trouver des stratégies comme des pancartes ou autre pour que les gens s’arrêtent. Moi j’aimerais bien qu’Evgenio s’habille un peu plus flashy, qu’on ait vraiment un univers pour que les gens soient encore pus intrigués et s’arrêtent. » La fin des inscriptions aux prochaines sélections RATP est prévue pour le 1er mars, on croise les doigts pour Tom et on espère pouvoir recroiser le duo à l’occasion, parmi les 300 nouveaux musiciens qui se produiront dans le métro pour les six prochains mois !

Auxane Beau
Auxane Beau
auxane@wewillpunkyou.com

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